pour que je puisse passer 'dans lui'

un petit voyage, encore un ! encore un flot, encore un mot, encore une note !

mes expressions s'épuisent ; mon anonymat se grise ; ma peine se puise

j'imagine une barricade à escalader, puis un fossé à enjamber... vers la liberté !

une fois les reliefs franchis, un grand hêtre penché simule l'entrée ; il me sait 'folle'—en ce sens que les appels successifs m'ont déjà aspirée

alors, indulgent, il me demande... la clé de sa porte, endormie

je la connais, je la détiens—il y tient

je la débroussaille de ses nuitées et la lui tends en un coup de vent ; il se l'introduit... pour que je puisse passer 'dans lui'—sous sa peau, dans ses songes, dans ses veines, à l'intérieur de sa respiration

je ne suis nullement invasive, seulement possessive et excessive... peut-être

il se laisse faire, comme habité par une énergie stellaire, comme dissocié dans un foudroiement de soin

il se complémente en de doux massages sereins ; il se fait envahir par des vagues ascensionnelles qui rapidement le mettent sous tension

je n'ai que lui pour lumière, comme éclair et comme bourdonnement

j'en suis fière

devenu droit, il me hisse en son sommet et diffuse son rayonnement par dessus la canopée

j'envisage alors seulement l'horizon—et sa courbe imparfaite, et son absolu non-sens puisque la Terre est ronde

je balance, laisse mes repères et m'éjecte dans un bouillon ; je n'ai plus de raison, plus de maison ; tout n'est que tourbillon et carillon

le choc sur le sol recouvert de feuilles mouillées est brutal et salvateur : il me réveille !

laissée pour morte, je me lève fraîche...

dans la rosée, mes pas s'enfoncent dans l'espoir de recommencer cette parade aux accents de guérison

préraphaélite, j'esquisse une silhouette... toute lavée, débarrassée et médusée de tant de légèreté, de tant de pureté, immaculées

mes chemins sont vétustes ; ils me mènent au temple désaffecté au fil d'une marche souveraine : l'édifice lentement, durablement, s'écroule

il m'attend pour se sanctuariser ; pour m'envelopper de ses pierres et enfin me protéger... que je n'aie plus cet effort à formuler

les chemins des autres, eux, sont robustes et conduisent forcément 'quelque part'—de concret ou d'abstrait, de visible ou d'idéel, de redouté ou de désiré : une direction, un havre, une construction, un projet

nous ne nous rencontrons donc jamais

seule sous mes roches, je me libère tranquille dans l'eau lactée ; j'imagine le fond de la grotte et son tapis de mousse bleue qui donne sa couleur à la source

je m'enracine sans bouger ; sans froid particulier

je colle aux rumeurs des profondeurs et absorbe les relents de ferveur ; sont-ce d'autres que moi ? bien là...

les angéliques ? ou bien les torturés et les persécutés ?

qui dois-je écouter en premier ?

ceux qui se taisent, ou bien ceux qui s'affolent ? ceux qui se glissent, ou bien ceux qui se surmènent... dans l'idée de durer !

de quel côté de ma vie ma balance se prononce-t-elle ? qui ai-je déjà été ?

la porte des Enfers apparaît en ce tourment soudain qui impose son trouble et son indécision : on se voit être tant de choses que l'on n'est pas—puisque notre point fixe n'existe pas

faut-il laisser courir ? braire et s'échapper ? gémir et se libérer ?

je ne suis rien ; j'hérite pourtant de tout ce qui m'a précédé—pour peu que ce 'tout' ait encore prise sur mon sentiment ; c'est à moi subtilement de décider

suis-je lucide ? ou, dans mon rêve, me suis-je perdue—à penser que 'je saurais' ?

mes tréfonds sont donc agités, mélangés—retournés par les opposés, déformés par les pressions, déchirés par les dualités

c'est à moi de décider

vivre sa guerre interne—écho à celle du monde, externe... jusqu'à ce que celles-ci s'épuisent, jusqu'à ce qu'elles soudent les destins en un seul 'amen'

les clameurs, je les aurai ouvertes et décuplées

les grondements, je les aurai encaissés et embaumés

il n'y a plus qu'à "passer"... qu'à enrayer les discours et égrainer les jours ; les sagesses toujours nous précédent

jamais de nous totalement, elles ne s'émancipent ; jamais totalement nus, elles ne nous laissent

nés d'elles, nous vivons ; incarnés par elles, nous accomplissons

elles sont notre patience, assise aux bords des sources et qui assiste au manège de nos saisies

elles sont notre pertinence à ajuster nos chagrins et à terroriser nos dédains... si seulement avec entrain !

pas toujours à l'autre transparent, c'est pourtant ensemble que nous les agissons et que nous les signons