les eaux

les grandes eaux n'en peuvent plus de ne pas s'éteindre ; elles s'attardent dans l'âge ; elles attaquent le hasard

quelqu'un viendrait-il les considérer ? une main chaude qui s'égarerait dans la fluidité d'un regard

on ne vit que deux fois : une première fois innocemment dans l'exigence, et une seconde fois rugueusement sans s'émouvoir

les eaux, elles, ne renoncent pas ; elles accrochent un bout d'espoir, un espace sous tension, une perspective d'altérité

elles répondent à qui ne veut pas les voir ; et immolent le corps qui n'envisage, lui, que de se reposer

elles l'indisposent en dénaturant ses tissus pour qu'ils produisent encore davantage de fluide odorant

... jusqu'à noyer les sentiments

... jusqu'à submerger les rives encore existantes

... jusqu'à faire dévier les fleuves et les courants, ralentir les horloges et les cadrans

... jusqu'à faire dériver les radeaux de survie dans de vertes prairies, là où jamais ne s'alignent ni les fougères, ni les champignons

... jusqu'au délire le plus suprême, à l'enfantement le plus amère

il y a des doutes qui s'échappent

et si jamais ?

mais rien ne vient, ni ne se soulève—ou seulement le voile aveuglant les rétines, par l'ascension entièrement brûlées

car un 'avant' ascensionné, comme tel désiré, a vraiment existé

les grandes eaux peuvent se targuer d'avoir pour lui très tardivement travaillé, et abondamment vidangé

aucun 'nouvel être' pourtant n'est venu... mais ce fut de peu ; et il portait un prénom

les cellules actives, gonflées de vie, agitaient les illusions mentales et attiraient les effractions

on n'était plus sûrs que de nous—dans notre maturité responsable et solidaire

tellement !... que les jours nous ont quittés et que la vie alors a cherché ailleurs à se régénérer

jusqu'à ce que la redoutable biologie ne s'explique pour de bon, en bombant l'organe et en alarmant le signal

avant... plus rien... un retrait, un manque, un appel, un désert, un puits sec, un coque de noix qui de l'arbre tombe sans s'ouvrir

... dans un jardin tranquille avec une cascade intérieure et une cheminée dans la cuisine

les eaux devenues ténues n'avaient plus besoin—ni de s'inonder, ni de s'exprimer ; tandis qu'endormies, elles se dissipaient...

les eaux devenues anonymes s'écoutaient bruisser et faiblement caracoler ; mais leur identité restait marquée

elles avaient connu Versailles—et s'y étaient même vues naître !

là bas, jamais le soleil ne les avait évaporées ; au contraire, elles s'y étaient épanouies et leurs crues mémorables avaient foré le grand canal ; dynamiques et harmonieuses, elles éclaboussaient les dieux, riaient des courtisanes et s'infiltraient dans les alcôves

y revenir est simplement 'bizarre'—inutile et incongru

seulement... les voilà qui, cruellement à l'agonie, parlent d'elles... encore ! alors que tout prend fin

les eaux s'étalent et intensifient leur débit ; plus probablement, les eaux s'enivrent comme une dernière fois

désespérément, elles débordent l'humaine, la secouant de leurs tsunamis sordides... dans des flaques de sang

celle-ci subit—le râle de l'homme en elle, et l'extinction de sa femelle, fidèle et rebelle

fière, l'humaine n'avoue pas son impuissance, mais cumule les impairs, encaisse les menaces et digère les refoulements

ses organes vivent leur crise—démultiplication et malformation

ses organes écrasent leurs sensations—étreinte et abandon ; ils saignent...

... une vie naguère fertile et prometteuse, fleurissante et orgueilleuse

je ne suis décidément pas cette humaine qui vous promène ; mon miroir ne parle que de l'autre

celle au faible flux vital et aux pustules apparentes... qui s'écoulent

non, je suis celle qui vous guide et qui vous ramène, malgré ses peines ; je laisse définitivement celle apparaissant de l'autre côté

sa mine à la Bacon ne hurle plus ; et le sang, sur elle dégouliné, rapidement a séché

je la quitte pour vous retrouver, excitée et défigurée, sauvage et re-naturée

les embruns viennent me caresser ; certainement que les eaux de l'océan sont là exclusivement pour m'emporter

je connais l'eau, bien que je n'en boive jamais ; je connais l'eau, si peu claire, à l'inverse de l'éclair

elle se répand dans les clairières pour faire pousser les nourrissons

sans abnégation, sans correction, elle s'impose sous le joug d'un mystère, de geysers en estuaires

elle mène le monde qui marche à sa surface sans s'enfoncer, comme le dernier des prophètes

elle s'applique à demeurer discrète dans l'intimité féminine qui chaque jour la guette, mais surtout, par ses attraits, capte et avive toutes les attentions, toutes les envies

elle le sait : elle n'a qu'une vie