moi, l'homme

le manque, et c'est tout

pour te le dire à toi, affairé là-bas

pour l'entendre de moi, hirsute et veuve

la musique ne m'apaise pas ; elle poursuit ses propres rêves, étrangers aux miens bouleversés

je ne prends pas la mesure des pas d'aujourd'hui... puisque personne avec moi ne les écoute

les échos sont vides : le travail se fait loin de moi—qui persévère dans mes émois

mon entêtement à en découdre 'ici' me portera-t-il un jour vers eux ?

j'enroule une pelote grise, de la couleurs de ses yeux quand ils regardent l'océan

je ne sais 'qui' il est, mais je le pense solitaire et nomade, aventurier et écrivain

je ne le connais pas : je ne possède que ses yeux, enfouis dans le sac-à-vent que je trimballe depuis mes dix ans

je ne le connais pas, mais je soupçonne qu'il m'aime bien—par familiarité ou par obligation

les proximités invisibles façonnent les relations lointaines et les intimités singulières

lui me connaît ; il prend mes questions et mes soupçons, mes couleurs et mes formes, mes envies et mes dénis, mes douleurs et mes folies

il veut la mer—comme on l'appelle étant enfant

il veut l'éther—comme on le respire avant de naître

il veut la lumière—comme on 'la cligne' dans la matrice cellulaire

il veut l'oiseau—comme on 'le vole' au-dessus de sa propre conception

le retrouver, celui-là, serait s'extraire des cycles de la pauvreté, des haillons de l'altérité, des griffes de la déraison et du harcèlement de ses corollaires

on attend in-sagement que le souffle nous flaire

on s'éprend des vagues argentées par grande marée et on se perd dans l'immensité des bourrasques, dans les tracés des tourbillons jusqu'à l'horizon le plus linéaire

on peint sa maison—là où reposer ses dernières années

il n'y a pas de 'chez soi' qui ne tienne en vie son propriétaire, quel que soit son âge

il n'y a pas de 'chez toi' qui ne promette la chaleur de l'accueil, quand tu sais cuisiner

quitter

abandonner... ce qui déjà disparaît et créer les prochaines chaînes de notre attachement à l'existence

car sinon... c'est comme s'embarquer avec le dernier coup de balai

c'est dégager ! sans même penser au mal des racines toute séchées

c'est s'enlever des pics aux pieds et des épines dans le cou

c'est s'évaporer sans rendez-vous

c'est renoncer, avec pour soi-même beaucoup de compassion

l'homme aux yeux gris le sait ; jamais il ne s'est sur moi retourné... comme moi, il avance dans le champ vers l'avant, en ayant usé tout du passé

à partir de rien, il se crée

à partir de sel, il savoure le goût des jours qui chaque matin reviennent ; les heures de la Nature lui deviennent essentielles pour appréhender que quelque chose, encore, vit !

de sous son dôme, le soleil se contemple lui-même ; sa chaleur augmente les rébellions de ceux qui s'indignent des situations

l'homme, lui, vit sous la pluie

il n'articule que peu de mots ; un sourire suffit ; une pensée le nourrit : c'est la fin... lente et sereine, qui vient

aucun déclin, aucune apothéose ; juste un geste câlin qui serre une main, qui l'embrasse et l'ankylose

je verrai demain... quelles seront les nuits, les froideurs et les illuminations autour

je me verrai tranquille, endormie pour toujours, dans le lit du dernier gîte de ma vie, au bord des embruns et de l'écume

pour une respiration de plus

comme l'homme, je serai heureuse ; simplement heureuse de mon destin—au fil des reliefs avec de grands creux

aimer, j'aurais essayé

imparfaitement, de toutes mes forces, j'aurais tenté

... de déterrer les causes pour y conjuguer les accords, de ramasser les cendres pour y planter des graines

les bottes de sept lieues—je les entends—m'auront rattrapée ; l'ogre—je le sais—va m'achever

il dédaigne ma clémence et mon indulgence ; il aime le tranché quand il est encore vivant !

je lui hurle ma terreur

je lui crache mon aigreur

j'attends, comme le serpent, qu'il s'achève lui-même dans son horreur, dans son orgie, dans sa barbarie

j'attends que cette part de moi-même, brutale, animale, contemple le paysage agonisant sans inquiétude

alors mon sommeil sera d'ange, et mes larmes seront de glace... pour le plus doux des réveils

y es-tu ?