l'écrit te vit

si tu te demandes, c'est que moi aussi

ne soyons pas imprudents ; laissons voyager... les impressions, comme le mistral, chargé de grains salés

laissons reposer le quale—la qualité, l'expérience et la subjectivité

je rêve ma vie future en un azur tourmenté par la volupté de la dune et de l'océan

des nuages de traîne comme des voiles fous de mariée, des cheveux enlacés comme par le vent malhabilement tressés, des pas de géant sous l'impulsion iodée de l'inspiration, des rires en pleures comme si l'émotion avait trouvé le nord

aurai-je la force de traverser ce qu'il me reste de chemin jusque là ? et de me bouleverser aussi loin de moi, là

j'écris précisément ce qui m'arrive quand mes pensées encore veulent vivre, quand mes désirs encore se montrent vifs

quand je m'isole dans l'avenir—possible, si dans ma vie, il est bien prévu ; inimaginable, si dans l'écart, il est trop éprouvé

quand je me réfugie dans le deuil de la mort—à violemment me poser dans l'opposé, à éternellement renaître et m'exciter

non, comme l'enfance agitée, mais comme le 'sans-âge' décomplexé—une interrogation lentement surmontée, une résolution soudain libérée ; un linceul subitement ensauvagé dans sa matérialité, si légère en cet endroit

j'appelle le mouvement de l'eau, manifestant la conscience des éléments : leur respiration

j'appelle la démence du vent, incarnant l'insouciance de ma raison : sa déconnexion

je veux pouvoir me rendre à mon baptême et dire 'je t'aime', alors que tout est fini

je veux avoir l'audace de briser les cohérences dans l'incontinuité des vies passées

je m'engage à ne plus m'interroger sur le rythme sporadique des étoiles

et, à chaque déstabilisation, à retomber bien à côté de mes bottes, trop cirées

je balance

je m'élance pour fendre l'air, et ramasser les coquillages que bientôt à la main je vais refermer

avec tendresse, je les caresse, et les brise aussi ; pourquoi ? cette misère et cette rage en moi ; cette nervosité qui me harcèle, cette haine qui me gagne, cette destruction qui m'emporte... en rêve seulement

... forment un pic à l'ouest de ma vie ; une saillance dans le roc, une recomposition des excès, une poussée pour dépasser et finalement trépasser

... ne m'habitent qu'occasionnellement, mais occultent la plaine qui conduit à la forêt littorale

j'enjambe ma bicyclette et trace jambes au zéphyr : je quitte, je chevauche, je franchis, je cavale, j'avale... sans jamais rien du ciel encombrer

sans jamais rien non plus lui redonner : en moi je le garde, le préserve et le fais jouer

je m'irrite de ses conversations débridées

je m'engoue pour ses gestes incertains

je m'inquiète de ses morosités lascives

je m'incline devant ses silences nocifs

je LE confonds avec le paradis, successivement naissant et mourant

je LE traverse, comme en transparence de phases dans une synchronisation fluctuante

je me cale, me décale et me recale... comme un poilu, couleur ébène roussi, connu de moi

je n'ai pas la maison ; je n'ai pas les étapes ; je n'ai pas le travail ; je n'ai pas l'abandon : je ne glisse pas

"mon ancien" encore m'habite et me contrôle, me taraude et me grignote

les ruines ne sont pas mortes—parce que pas encore 'bougées', déplacées et ré-arrangées

l'écrit les bouscule, assumant sa part dans la reconstruction, en sa naturalité primitive

l'écrit t'inscrit

... en une langue in-explicite, pré-réfléchie et magique ; en un grain de vie sublunaire, en une extension de limbes extrasensorielles

l'écrit te vit

... en un temps décomposé, animal et subjugué ; en un espace de déroute subliminale, en une anecdote instinctive et viscérale

et l'écran se referme à l'image de coques d'oiseaux encore non-nés

et la journée va s'écouler sans réserves de riz, de levure de bière ou de graines de courge

sans idée et sans savoir-faire, sans interrogation et sans prononciation

les nains philosophiquement dans le coffre vont se ranger et raisonnablement je m'en vais tous à double tour les verrouiller

pour profiter du temps qu'il nous reste et nous résorber dans les flux

rien ne se scelle ; l'histoire est trop cruelle

mais tout advient ; le reste se maintient en veille

je ne sais si je viens... outre les mots

mais quelque chose de bon et de délicieux se remplit à souhait, au-delà de mes assurances

l'obstacle est derrière