... pas la jonction

plus les textes passent, et plus l'échéance approche

plus les perspectives s'enlacent, et plus leur dénouement meurt

je vis 'intriquée' sans plus beaucoup d'inspiration autour ; je vis 'déportée' pour la plus belle des musiques en l'autre

exilée, je pense aux routes sans fin de ceux qui les empruntent sans lendemains certains

leur âme à nu

leur détresse fière

et leurs soubresauts... de survie—jamais d'ennui

ils passent sous ma fenêtre et regardent mes fougères : quels yeux alors je leur fais ? à quelle humanité profonde et terrorisée je m'adresse ?

du fond de mon céladon de salon, je n'offre que de la misère... à ces gens qui ont traversé les mers, et dont la vie vaut mieux qu'un ballon

je vois aussi ces chiens compressés dans ces cages grillagées—l'attitude prostrée et terrifiée dans la douleur et la peur

je prends et je meurs : je résiste, mais me lisse dans la torpeur ; l'angoisse me communique leurs cris—dès lors qu'encore ils vivent

... l'angoisse se répand dans mes veines : je ne peux contrer ses lois, ni refouler sa plainte

la grande Compassion tous nous aiderait... à nous enfuir de là ! et à affirmer le monde comme, nous, on le voit—solaire et 'présent'

cette Présence, il me faut la décrire—quand bien même elle se perdrait sur les chemins ou s'embourberait dans les godillots

vaut-elle le coup ?... face à ces réalités, quel poids fait-elle ? quelle illusion véhicule-t-elle ? quel principe du dessous de l'être est-elle ?

y a t-il plus ultime qu'elle ?

les chrétiens la vivent dans l'eucharistie ; les bouddhistes en Samadhi ; je ne connais pas les autres...

elle est la Vie dans ses chaleurs ; la Flamme en son ébranlement ; le Feu en son souffle

elle est ce qui anime l'Intérieur : ce qui pousse l'organisme à vitaliser son métabolisme et à interagir avec le Nouveau

elle est ce qui dynamise les relations depuis le fond des circonstances et ce qui entraîne les cognitions dans des corps connaissants

elle est ce qui allume l'étincelle de l'appartenance située et ce qui agite les reflets de l'identité mouvante

elle apparaît... et disparaît au rythme de la respiration non-duelle ; elle dissout les résistances membranaires et incorpore les subjectivités

mes ressentis ne dépendent que d'elle : la Présence me file...

à elle, je confie le Puits et la Semence

à elle, je demande l'évidence et la constance

jamais comme eux, vivante, je ne me transfugerai pour une fuite, un refuge, un rêve ou une clémence

j'éveille doucement mes pensées... sans plus croire qu'elles font merveille—à leur écoute, à eux

sauvagement éblouis et rendus aveugles, ils prient et s'enfuient

les vies ainsi lentement se perpétuent et soudain se perdent et s'oublient

c'est violent comme la pluie sur le bitume, dru comme la face sud d'un rocher, froid... comme parfois tes impressions sur moi

protéger quoi ?... la mauvaise herbe ? au milieu de laquelle s'érige la seule Présence, le seul cadeau—vu de Haut

je ne fais pas la jonction... entre 'subsister' et 'subsister'

deux manières avec soi-mêmes de s'entendre et de se crisper

deux manières de se re-saisir et de s'essouffler

j'appellerai l'autre de toutes mes forces—pour nous sortir de l'enfer ; je le rendrai tout entier à son rôle de médiateur—pour enrayer mes cauchemars

seule, ma Présence me brûle et m'isole ; face au pur danger, elle se dérobe en pleine vapeur, en plein dégoût, en plein chagrin

un passant unique pourrait m'abattre d'un simple geste de la main, intentionnel ou maladroit

tout comme un animal arrogant pourrait très bien innocemment me meurtrir en son approche naturelle

mes instincts sont repliés dans le seing et fermentent des fugues et des évasions : je ne tiens pas la mesure de ton bleu quand il est marine

la Présence, j'y reviens... sans monde autour—sans contexte, ni atmosphère

la Présence m'élève—comme tout un chacun avec qui je la célèbre, ou la dévaste !

je la cherche et recule sur mes pas, chaque fois : le choeur n'y est pas ; la cible, cette spirale, au bout de mon archer tremble et m'échappe

je ne peux que 'monter' pour que l'univers soit clair

je ne peux que 'me donner' pour que le lien soit touché

je patiente sur la grève dans l'attente d'un temps meilleur ; cette bouée jaune au large me demande pourtant 'maintenant' d'y aller... alors que je ne sais bien nager

parviendrai-je à m'extirper ?... de moi-même et de mes idées, des espions et de la fatalité

à qui me faut-il demander ? mes paniques ne sont-elles qu'une introduction ?... à moins de banalités

la Présence s'ouvre et se ferme—quand 'on crée'

... et qu'on ne se trouve jamais assez proche de la fin, ou de sa soeur : la brutalité

'créer', est-ce légitime ? les chances nous sont données ; et nous les embrassons avec toutes les déraisons... propices à la criminalité, ou à son sublime

"tous les dragons ne sont peut-être que des princesses en mal d'être aimées"...

* inspiré de Rainer Maria Rilke, Lettres à un jeune poète (1903-08)