c'est comme si j'avais tout dit
comme si, groggy, une armée entière de soldats regagnait dispersée sa caserne pour un temps de repos, d'entraînement et de réserve
comme si, lasse, une envolée d'oiseaux gigantesques écourtait soudain sa migration subsaharienne pour un ciel d'azur plus tranquille
improbable, et sans doute trompeur
tout est en ordre, ou presque
au moins une fois, chaque mot courant que j'emploie a été soulevé, soupesé, évalué et livré
au moins une fois, je me serais tracassée et irritée, butée et surmenée, peinée et bouleversée... pour un bout de campement déserté
habité par moi seule et nourri de mes voeux
j'y vis en ermite et me relie... au plus que divin
j'y enracine mes arbres et lance mes fusées ; j'y argumente mes mystères et délire à propos de mes escargots
j'y patine mon chemin et cire tous les parquets ; j'y attends que la porte s'ouvre et que se montrent les vautours
mais encore 'en vie' je suis
tout brille dans les écueils de ma voix, pourtant chacun vaque à ses occupations mortelles ; pourtant tout se respire sans éclat autre que l'astreinte habituelle
je ne revendique que l'altitude de mes vertiges, mais ne cherche à n'en reproduire aucun
je guette ce qui vient, qui hésite ou s'impose
j'étire une pâte virtuelle avant de la cuire... au moment de la lire, de la lire, et encore de la lire
je voudrais une suite hors de la retraite—dans le sourire partagé, l'élan allongé, le geste salvateur
je voudrais les bonheurs d'une présence maîtrisée, d'une parole éclairée, d'une énergie engagée
souvent, je m'enthousiasme pour 'si grand' que je disparais dedans !
que la Création soit mon environnement—non celle des gens, mais celle de la Nature, des plantes et des animaux
que la Genèse soit mon expression—non celle des villes, mais celle des espèces, des essences et de la Vie
que la bénédiction devienne mon mode de perception et l'ensemencement mon possible dans la communication
je fabriquerai des graines de tout !
et je les donnerai, amères en rien du tout !
quelqu'un que je ne connais pas viendra alors me chercher et se racontera en moi
quelqu'un qu'auparavant j'ignorais viendra à moi se révéler avec la résonance parfaite
je le sais, je l'ai déjà vécu ; je l'intuitionne, jamais je ne m'en suis repue
chaque fois que l'ours redemande une caresse, c'est qu'elle sait faire couler le miel pour ses petits
ce que l'on reçoit, on le redonne pour une valeur 'crue' ; ce que l'on engrange, on le fermente pour une saison 'bonne'
les transmissions se mélangent et créent les unions porteuses des mondes d'après
on ne vit que dans les rebonds ; on ne stresse que dans les abandons
si je m'accroche, c'est que je n'ai que cela à faire
si je m'autonomise, c'est que cela va dans le sens de la marelle
qui pointerait son nez vers le noyau terrestre ? sans risquer de le brûler
qui raclerait ses ailes sur la croûte terrestre ? sans hurler de douleur
comme des sherpas, on est fait pour ascensionner ses paquets de karma jusqu'au sommet, et pour les redescendre à dos de mulet
encombrés, s'en débarrasser on ne peut pas, s'en délester on n'y songe même pas
qu'y a-t-il là ? une absence de lucidité ? une résistance à couper ? un attachement à perpétuer ?
les cimes ne sont qu'une étape ; elles se complètent dans les chairs—à même le vif ; elles s'éprouvent dans la décomposition—à même les vers
les cycles de morts et de renaissances sont des enfers samsariques et des miracles christiques
ils nous conduisent sans fin dans les affres de l'univers—des pôles aux canyons, des himalayas aux tropiques, des rifts aux plaines
mes déserts sont torrides ; et s'éternisent sans changement de diapositive
mes chaleurs sont typiques ; et s'installent en un bouquet final aux relents d'avant
tout cela pourrait tourner en rond... oui, c'est vrai ; et comment identifier le vrai sillon ? celui que l'on emprunte à couvert
résumer et plier serait corrompre et compromettre... ce qui nécessite encore une écoute certaine, une attention claire—un enlacement, une couleur ou un pourquoi
je me les donne à moi-même
et j'encourage les autres à le faire
car ce qui se répand alors est de d'or—celui de l'artisan humain qui honore son existence et verse sa goutte
... pour qu'ainsi l'océan se forme
nous sommes tant !